CLAVÉ FINE ART

FRANÇOIS RÉAU

François Réau est un artiste du voyage. Un voyage rhizomatique entrepris certainement dès son plus jeune âge, qui se matérialise aujourd’hui dans un geste artistique d’une invraisemblable singularité que l’exposition de la galerie Clavé Fine Art permet d’envisager sous un nouveau jour.

Au cours de pérégrinations qui le mènent des montagnes de l’arrière pays Aixois (non loin de l’atelier de Cézanne) aux grandes étendues du bush australien, de l’Hospice Saint-Roch d’Issoudun au Domaine de Chaumont-sur-Loire, de l’abbaye royale de Fontevraud à l’ancien atelier du sculpteur César aujourd’- hui transformé en galerie d’art par Antoine Clavé, les lieux qu’il explore se réinventent comme autant d’espaces mentaux dont il découvre et dévoile la physicalité à travers un vocabulaire formel d’une ri- chesse inouïe. Œuvres sur papier réalisées à la mine de plomb, sculptures et autres installations faites d’une foule de matériaux puisés dans l’environnement des terrains de ses expérimentations, réinventent sous nos yeux ébahis les contours du dessin pour créer une situation sensible où s’éprouve l’expérience de nos rapports à l’espace et au temps.

Le paysage est là qui apparaît derrière chaque proposition, tel le témoin du passage du temps et de l’his- toire des êtres, le lieu d’ancrage de nos vies entrelacées, ici et maintenant — « l’espace même de nos propres désirs » pour reprendre les mots de l’artiste.

Depuis l’arrière base de son atelier situé au beau milieu d’un site industriel de la banlieue parisienne, il recherche, défriche et accumule en véritable alchimiste les éléments qui constituent la matière première de ses œuvres et incarneront les projets à venir. Perdu dans une dimension spatio-temporelle indéfinis- sable qui contraste avec l’environnement extérieur, l’espace nous rappelle l’appartement de l’immeuble Bradbury du Blade Runner de Ridley Scott, dans lequel J.F Sebastien conçoit et assemble d’étranges jouets robotisés, prototypes grotesques servant de modèles à de futurs répliquants.

Certains dessins sont revenus d’expositions passées et partagent l’espace avec d’autres plus récents. Ils parlent à des branchages, bobines de fils, pièces de tissus, amas de toiles de jute, morceaux de plomb et autres tasseaux de bois parfois récupérés à même les anciens rails qui jouxtent le bâtiment qu’il occupe. Armoires anciennes et bureaux scandent l’espace et le fragmentent en cabinets de curiosités sur les murs desquels apparaissent aussi notes et influences. On y croise Cy Twombly, Hantaï, François André Vincent et l’on pourrait apercevoir Brüegel l’Ancien, Dürer, Michel-Ange, Barnett Newman, Giuseppe Penone, Anselm Kiefer, Brice Marden ou Alighiero Boetti.

Tous et un par un, ces éléments constituent à fois les traces d’une mémoire collective laissée en suspens et les promesses de nouveaux voyages dont on attend, impatient, les récits que l’artiste déploiera dans les lieux qui en accueilleront la matérialité. Car « La manière dont nous pensons le monde — et, ce qui est probablement plus essentiel, comment nous le racontons — est d’une importance majeure. Ce qui arrive mais n’est pas raconté cesse d’exister. »1

1 Olga Tokarczuk, Le tendre narrateur, Les éditions noir sur blanc, 2020
Il fallait regarder de près dans l’atelier la reproduction de l’Enlèvement d’Orithye peint par François André Vincent à la fin du 18ème siècle pour y découvrir les roses déposées au sol et imaginer qu’elles s’invite- raient à travers les mots d’Ingeborg Bachmann dans le titre et les salles de l’exposition. Là encore les sources et les matières s’accumulent en strates telles les souvenirs de nos existences passées. Elles s’agrègent, entrent en conflit les unes avec les autres pour épouser le même espace sensible, chacune affectant l’œuvre de ses qualités propres, de son implacable mémoire — « Comme si cette invisible lu- mière qu’est l’obscurité du présent projetait son ombre sur le passé, tandis que celui-ci, frappé par ce faisceau d’ombre, acquérait la capacité de répondre aux ténèbres du moment »2

C’est ainsi qu’elles ont envahi l’espace au même titre que les branchages savamment taillés par l’artiste, agencées en d’étranges bouquets et démultipliées dans un système qui rappelle à nous les mots de Ger- trude Stein puisées dans son Sacred Emily, « Rose is a rose is a rose is a rose ». Elles ont été installées sur des tapis faits d’amas de toiles de jute formés à l’aide de cordes et dont la présence brute révèle toute la fragilité des fleurs dont ils semblent vouloir préserver la trace dans un intriguant mélange de puissance et de grâce. Anselm Kiefer n’est pas loin chez qui toute la mémoire des origines nous apparaît à force de luttes avec des éléments que l’artiste manipule ensemble pour en révéler toute la présence sensible ; de même que Jason Dodge qui installait çà et là des couvertures maintenues pliées par des cordes et dont on apprenait qu’elles avaient été tissées en Turquie à l’aide d’un fil dont la dimension permettrait de relier la Terre à la Lune, évoquant — comme le fait François Réau dans ses œuvres — la place des êtres dans le cosmos. Installées en des hôtels dont on ne sait s’ils proviennent des origines de l’humani- té ou s’ils annoncent l’inexorable fin des temps, les roses nous rappellent « ce à quoi nous tenons »3, la beauté, l’histoire, les mythes, les drames même, l’existence dans son intraitable complexité.
Sur les murs c’est l’idée même du temps qui a été éprouvée, capturée par l’artiste à travers une série d’œuvres sur papier qu’il intitule Mesurer le temps et dont certains des éléments ont été accrochés de sorte qu’ils scandent le parcours des visiteurs. Étrange discipline que s’impose François Réau qui durant des jours et des mois mesure le temps, retranché dans son atelier entre deux voyages. Ici à l’aide d’une mine de plomb il applique inlassablement des traits qui s’accumulent jusqu’à recouvrir la totalité de la surface du papier. On pense aux traits d’Alighiero Boetti, à Roman Opalka dont le décompte en blanc sur fond blanc racontait son inscription dans le temps ou à Brice Marden dont la surface graphitée de certaines de ses œuvres des années 1960, si elles avaient été dépossédées de toute la subjectivité du geste, por- taient pourtant encore les traces du temps passé par l’artiste à recouvrir la surface. Mais chez François Réau, derrière cette discipline imposée du décompte du temps — dont il avoue qu’elle le plonge dans un état proche de la méditation, dans un rapport quasi chamanique avec le monde alentour — appa- raissent encore des formes. Au cœur de cette étrange pluie, les traits coulent le long du papier telles les larmes de l’oubli et forment autant de strates des heures passées dans lesquelles se réinvente le mariage de l’ombre et de la lumière. Le paysage n’est pas loin qui prend forme par hasard, au détour d’un re- gard, derrière l’abstraction de ce jeu improvisé.

Soudain, comme en échos au poème d’Ingeborg Bachemann, les nuages ont envahi les cieux d’un des- sin monumental intitulé To What Extent X (Dans quelle mesure) et semblent vouloir occuper tout l’espace de la galerie. C’est là toute la peinture classique qui se trouve convoquée dans la force vertigineuse de ce geste héroïque. Comme si l’application systématique des traits sur les feuilles alentour, la précision du dessin des plantes et autres vues de paysages venaient d’exploser et de se libérer devant nous, appelant à nos cotés la puissance des œuvres de Dürer, Michel Ange ou Goya. Impossible cependant d’en rester là. Tout ce qui nous apparaît nous échappe aussitôt pour se réinventer dans les œuvres de François Réau. « À toute surface on rêve de profondeur » nous annonce-t-il ainsi dans le titre de deux de ses œuvres situées non loin de là. Il est impossible de ne pas se projeter aussi à Naoshima, dans un des éblouissant Skyspace de James Turell où là aussi nous attendons, les yeux rivés au dessus de nous vers cette fenêtre ouverte sur le monde, que les nuages envahissent le cadre et le bouleversent. « Le ciel est, par dessus le toit, si bleu, si clame » écrivait Verlaine depuis sa prison.

2 Giorgio Agamben, Qu!est-ce que le contemporain ?, « Petite bibliothèque », Rivages Poche, 2008
3 La formule est ici empruntée au titre de l’ouvrage d’Émilie Hache, Ce à quoi nous tenons, publié aux Édi- tions de La Découverte en 2011

Nées de l’intransigeant désir de l’artiste d’embrasser le monde jusqu’aux confins de son inquiétante étrangeté, les œuvres présentées dans l’exposition resteront dans nos mémoires comme autant de ces « choses qui font battre le cœur », pour reprendre les Notes de chevet de Sei Shînagon, et nous laissent libres de nous inscrire dans cet invraisemblable paysage physique et mental qu’est l’existence telle qu’elle nous a été racontée par François Réau.
CLAVÉ FINE ART

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